PFAS dans l’eau embouteillée : les risques cachés des bouteilles plastiques et du stockage à long terme

PFAS dans l’eau embouteillée : les risques cachés des bouteilles plastiques et du stockage à long terme

Les « polluants éternels » s’invitent aussi dans l’eau que l’on croit la plus sûre : celle vendue en bouteille. Alors que les PFAS (substances per‑ et polyfluoroalkylées) sont désormais détectées dans les rivières, les sols, l’air et l’organisme de la majorité des Européens, la question de leur présence dans l’eau embouteillée et de l’impact du plastique et du stockage à long terme devient centrale pour la santé publique.

Que sont les PFAS et pourquoi sont-ils problématiques ?

Les PFAS regroupent plus de 10 000 composés chimiques synthétiques utilisés depuis les années 1950 pour leurs propriétés antiadhésives, imperméabilisantes et résistantes à la chaleur. On les retrouve dans les emballages alimentaires, textiles, mousses anti‑incendie, revêtements anti‑graisse ou encore certains matériaux en contact avec l’eau.

Leur caractéristique majeure est leur extrême persistance dans l’environnement. Leur dégradation est quasi inexistante à l’échelle humaine, d’où leur surnom de « polluants éternels ». Ils s’accumulent dans les écosystèmes et dans l’organisme, en particulier le foie, les reins et le sang.

En 2020, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a fixé une dose hebdomadaire tolérable (DHT) très basse de 4,4 ng/kg de poids corporel pour la somme de quatre PFAS (PFOA, PFOS, PFNA, PFHxS). Au‑delà de cette exposition chronique, un risque accru est identifié pour :

  • le système immunitaire (diminution de la réponse vaccinale chez l’enfant) ;
  • le métabolisme (augmentation du cholestérol sanguin) ;
  • la fonction hépatique ;
  • le développement fœtal et infantile ;
  • un possible accroissement du risque de certains cancers (rein, testicule), selon plusieurs études épidémiologiques.

PFAS dans l’eau : les enseignements des contrôles en France et en Europe

Les PFAS présents dans l’eau potable – qu’elle soit du robinet ou embouteillée – proviennent essentiellement des contaminations environnementales : rejets industriels, épandage de boues contaminées, usage de mousses anti‑incendie, retombées atmosphériques.

En France, un vaste programme de surveillance des PFAS dans les eaux destinées à la consommation humaine a été lancé à la suite d’alertes locales (vallée de la chimie près de Lyon, bassin de la Loire, etc.). En 2022‑2023, les premiers bilans publiés par les autorités (dont des travaux coordonnés par l’Anses et les agences régionales de santé) montrent que :

  • une majorité des points de captage d’eau potable présentent des traces de PFAS, souvent à l’état de nanogrammes par litre (ng/L) ;
  • certains captages proches de sites industriels ou militaires dépassent plusieurs dizaines de ng/L pour certains composés ;
  • des restrictions ou des traitements spécifiques ont dû être mis en place localement lorsque les seuils de gestion recommandés étaient atteints ou dépassés.

Au niveau européen, plusieurs campagnes indépendantes (ONG, laboratoires universitaires) ont mis en évidence la présence de PFAS dans les eaux de surface, souterraines et parfois dans des sources utilisées pour l’eau embouteillée. La variabilité est importante d’un site à l’autre : certaines sources sont quasi indemnes, d’autres présentent des teneurs comparables à celles relevées dans les réseaux d’eau du robinet les plus contaminés.

Cette situation a conduit cinq pays européens (Allemagne, Danemark, Pays‑Bas, Suède, Norvège) à déposer en 2023 auprès de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) une proposition de restriction globale des PFAS, couvrant la plupart de leurs usages, y compris certains matériaux et articles en contact avec l’eau.

Eau embouteillée : comment les PFAS peuvent-ils se retrouver dans les bouteilles ?

Il faut distinguer deux grandes voies de contamination potentielles de l’eau embouteillée :

  • la qualité de la source : l’eau minérale naturelle ou de source peut être prélevée dans des nappes déjà contaminées par des PFAS en amont (industries, agriculture, sites militaires). Dans ce cas, les PFAS sont présents avant même la mise en bouteille. Ces situations, lorsqu’elles sont identifiées, peuvent conduire à des changements de captage ou à l’abandon de certaines sources ;
  • les matériaux et le conditionnement : en principe, les bouteilles en PET (polyéthylène téréphtalate) standard ne sont pas des matériaux fluorés et ne contiennent pas de PFAS comme composant principal. En revanche, des PFAS peuvent être liés à certains éléments de la chaîne de conditionnement ou à des additifs ou revêtements utilisés dans d’autres types d’emballages alimentaires, ce qui crée un risque de transferts ponctuels à de faibles niveaux.

À ce jour, les données disponibles suggèrent que, pour la plupart des eaux embouteillées, la contamination éventuelle en PFAS, lorsqu’elle existe, reflète davantage l’état de la ressource que le seul emballage. Cependant, il serait trompeur d’ignorer la complexité des chaînes industrielles : encres, colles d’étiquettes, joints de bouchons, traitements de surface peuvent contenir des composés fluorés susceptibles de migrer, surtout en cas de stockage prolongé ou dans de mauvaises conditions (chaleur, lumière directe).

Rôle du plastique et effets du stockage à long terme

La question cruciale est celle de la migration de contaminants depuis l’emballage vers l’eau, en particulier lorsque les bouteilles sont conservées pendant des mois, voire des années, ou exposées à des températures élevées.

Plusieurs phénomènes sont aujourd’hui documentés :

  • migration de composés organiques depuis le PET : on observe la migration de monomères, d’additifs ou de produits de dégradation (comme l’acétaldéhyde) dans l’eau, en quantités généralement faibles mais mesurables. Les PFAS ne sont pas les principaux composés étudiés dans ce contexte, mais certaines études explorent désormais la présence de fluor organique extrait des parois plastiques ;
  • dégradation du plastique en micro‑ et nanoplastiques : sous l’effet du temps, de la chaleur et de la lumière, les bouteilles libèrent des particules de plastiques. Des travaux récents ont montré que certaines eaux en bouteille contiennent des milliers à des centaines de milliers de particules plastiques par litre, selon la méthode d’analyse utilisée. Or, de plus en plus de recherches suggèrent que des PFAS peuvent s’adsorber à la surface de ces microplastiques, jouant un rôle de « vecteurs » supplémentaires.

Le stockage à long terme, notamment :

  • dans des entrepôts mal ventilés ou non climatisés,
  • à proximité de sources de chaleur,
  • dans des véhicules exposés au soleil,

peut accélérer ces phénomènes de migration et de dégradation. Si les études spécifiques à la migration de PFAS depuis les bouteilles en plastique restent encore limitées, la littérature scientifique sur la migration de divers contaminants démontre un principe clair : plus la durée et la température de stockage augmentent, plus la probabilité et l’ampleur des transferts de substances depuis l’emballage vers l’eau grandissent.

Normes, lacunes réglementaires et surveillance des PFAS

Sur le plan réglementaire, l’Union européenne a commencé à encadrer plus strictement les PFAS dans l’eau destinée à la consommation humaine. La directive européenne sur l’eau potable révisée (2020) introduit notamment :

  • une valeur paramétrique de 0,10 µg/L (100 ng/L) pour la somme de 20 PFAS sélectionnés ;
  • une valeur de 0,50 µg/L (500 ng/L) pour le « PFAS total » (tous les PFAS mesurés par une approche globale de type fluor organique extractible).

Les États membres ont jusqu’en 2026 environ pour mettre pleinement en œuvre ces exigences. La France a engagé l’intégration de ces paramètres dans sa réglementation pour les eaux du robinet comme pour les eaux préemballées.

Toutefois, plusieurs limites persistent :

  • les méthodes analytiques pour mesurer l’ensemble des PFAS sont encore en développement ;
  • la très grande diversité des molécules rend difficile l’évaluation des risques pour chacune ;
  • la surveillance régulière des PFAS dans l’eau embouteillée demeure hétérogène selon les pays et les opérateurs.

Les industriels de l’eau en bouteille mettent en avant la pureté de leurs sources et les contrôles quotidiens effectués. Certains communiquent désormais sur l’absence ou les très faibles niveaux de PFAS détectés, en réponse aux inquiétudes des consommateurs. Néanmoins, l’accès public à des données détaillées reste rarement systématique, ce qui rend indispensable le travail des autorités sanitaires, des chercheurs et des journalistes pour documenter la situation.

Quels risques pour les consommateurs ?

Les risques liés aux PFAS ne s’évaluent pas uniquement sur une source d’exposition, mais sur l’ensemble des apports : air, alimentation, eau, poussières domestiques, produits de consommation. Dans ce contexte, l’eau – qu’elle soit du robinet ou embouteillée – représente souvent une fraction importante de l’exposition quotidienne, car elle est consommée en grandes quantités et de manière répétée.

Si une eau embouteillée contient quelques dizaines de nanogrammes par litre de certains PFAS, la contribution à la dose hebdomadaire tolérable peut devenir significative pour les personnes les plus vulnérables (enfants, femmes enceintes, populations vivant déjà dans des zones fortement contaminées). De plus, l’effet cumulatif de l’exposition sur plusieurs années ou décennies demeure l’élément le plus préoccupant.

Il serait toutefois réducteur d’affirmer que toute eau embouteillée représente automatiquement un risque majeur : certaines sources sont très faiblement contaminées, voire en dessous des limites de quantification actuelles. L’enjeu est précisément de savoir lesquelles, sur la base de données publiques et transparentes.

Réduire l’exposition : pistes pour les consommateurs et leviers politiques

Face à cette pollution diffuse et persistante, plusieurs niveaux d’action se dessinent.

Pour les consommateurs, quelques réflexes peuvent contribuer à limiter l’exposition globale via l’eau embouteillée :

  • éviter autant que possible de stocker des bouteilles plastiques pendant de très longues périodes, surtout dans des environnements chauds ou en plein soleil ;
  • privilégier, quand c’est possible, des eaux embouteillées dans du verre, notamment pour un stockage prolongé à domicile ;
  • se renseigner, via les rapports des agences sanitaires ou les publications indépendantes, sur la qualité de l’eau du robinet et des eaux embouteillées les plus courantes dans sa région ;
  • ne pas considérer l’eau en bouteille comme systématiquement plus sûre que l’eau du robinet : dans certaines villes françaises et européennes, l’eau du réseau est mieux surveillée et peut présenter des niveaux de contamination en PFAS inférieurs à certaines eaux de source ou minérales.

Du côté des pouvoirs publics et des industriels, plusieurs leviers sont en jeu :

  • renforcer la surveillance des PFAS dans toutes les eaux destinées à la consommation, y compris les eaux embouteillées, avec une publication régulière des résultats ;
  • accélérer la mise en œuvre de la restriction européenne des PFAS et la substitution des usages non essentiels ;
  • développer des traitements de dépollution adaptés pour les captages contaminés, tout en évitant de se reposer uniquement sur des solutions techniques de « bout de chaîne » ;
  • mieux encadrer les matériaux et procédés de conditionnement, en ciblant notamment les substances fluorées encore utilisées dans certaines applications alimentaires.

Dans ce contexte, les bouteilles plastiques ne sont ni les seules responsables ni un simple support neutre. Elles s’inscrivent dans un système plus large où la production, l’usage et le rejet massif de PFAS ont créé une empreinte chimique durable sur les ressources en eau. Comprendre les risques cachés liés à l’emballage et au stockage à long terme, c’est aussi interroger notre dépendance structurelle au plastique et à ces molécules persistantes.